Les prairies des grandes plaines d’Amérique du Nord s’étendent sur des kilomètres à travers la steppe à armoises du Dakota du Sud, jusqu’aux Black Hills. C’est là qu’en 1980, des hectares d’épicéas et de canyons sculptés de ruisseaux furent déclarés ‘réserve sauvage’ par le gouvernement américain.

Toutefois, aux yeux des Indiens d’Amérique du Nord, cette région n’avait rien de sauvage : ‘Les grandes plaines, les splendides collines vallonnées, les ruisseaux tortueux et leurs algues emmêlées ne nous paraissaient pas ’sauvages’’, déclara Luther Standing Bear, du peuple oglala lakota sioux. ‘Çela nous semblait apprivoisé. Il n’y avait que pour l’homme blanc que la nature était sauvage’. Luther Standing Bear venait de formuler en quelques mots deux approches très différentes de la nature.

Un pêcheur hoopa, Etats-Unis.
Un pêcheur hoopa, Etats-Unis.

© Edward Curtis

Le concept de ‘nature sauvage’ dans la culture occidentale est depuis longtemps associé à l’image de la beauté d’une nature immaculée – non contaminée par l’homme : un refuge paradisiaque, un antidote à la vie urbaine. Durant le XIXe siècle, de telles idées se reflétèrent à travers les arts de l’époque : ‘C’est dans la nature sauvage que se trouve la préservation du monde’, écrivit Henry Thoreau. Le naturaliste John Muir, quant à lui, communiait avec la nature afin de purifier son esprit, et les photographies du parc national de Yosemite, prises par Ansel Adams furent notoirement connues pour ne représenter aucun signe de vie humaine.

Cependant, en attribuant à la nature des qualités éthérées et en la considérant comme un lieu sacré où Dieu réside mais où l’homme ne le doit pas, des idées à l’origine des politiques de protection de l’environnement se développèrent. ‘Durant des décennies, l’idée d’une nature sauvage a été un principe fondamental du mouvement environnementaliste’, écrivit l’historien William Cronon. Ces politiques affectèrent les peuples autochtones qui considéraient uniquement ces paysages ‘sauvages’ comme leur terre.

C’est à Yosemite, préservé depuis des générations par les Ahwahneechee, que fut créé le premier parc national au monde. Le parc national de Yellowstone fut créé par la suite en 1872, lorsque le gouvernement expulsa les tribus indiennes qui y résidaient probablement depuis plus de 11 000 ans.


© Chensiyuan/CC BY-SA

Il existe aujourd’hui environ 120 000 zones protégées dans le monde, couvrant près de 15% de la surface terrestre. La protection de l’environnement est sans aucun doute vitale, étant donné la menace qui pèse de nos jours sur la biodiversité de la planète. Mais la désolante toile de fond de ces statistiques – l’histoire que l’on néglige dans notre désir de préserver ce qui est ‘sauvage’ – est celle d’une intense souffrance humaine. Car la création de ces réserves a provoqué l’expulsion de millions de personnes, pour la plupart membres de peuples autochtones.

En Inde, des centaines de milliers de personnes ont déjà été chassées de parcs au nom de la protection de la nature, tandis qu’en Afrique des expulsions massives ont eu lieu dans des zones protégées. Les Pygmées batwa ont notamment été délogés de force de la forêt de Bwindi, en Ouganda, afin de protéger les gorilles des montagnes, et les Waliangulu du Kenya vivaient jadis dans la zone aujourd’hui protégée du parc Tsavo. ‘Cette variante de la spoliation de terres émerge rapidement comme l’un des plus gros problèmes auxquels les peuples autochtones sont confrontés de nos jours’, explique Stephen Corry, directeur de Survival International.

Plaines du Kenya, terre des Maasaï.
Plaines du Kenya, terre des Maasaï.

© Mariëlle van Uitert/Survival

Il importe peu à ces derniers que la spoliation de leurs terres ait lieu pour des raisons commerciales ou environnementales. L’expropriation des peuples autochtones à des fins de protection de la nature peut paraître plus bénigne, mais pour eux, les conséquences n’en sont pas moins catastrophiques. Une fois séparés de leurs terres, ils commencent à oublier leurs traditions, leur savoir-faire et leurs connaissances qui ensemble tissent la toile de leur identité. S’ensuit alors un profond déclin de leur santé physique et mentale.

Cette séparation forcée entre les propriétaires et leurs terres a également des conséquences néfastes sur les terres en question. 80% des zones riches en biodiversité de la planète sont les territoires de communautés autochtones qui, depuis des millénaires, ont trouvé des moyens ingénieux de subvenir à leurs besoins tout en maintenant l’équilibre écologique de leur environnement. L’état de la forêt amazonienne témoigne de ces principes durables : la plupart de la forêt vierge qui se trouve en dehors des réserves autochtones a été dénudée, tandis qu’elle reste largement intacte à l’intérieur des terres autochtones. De même, la seule forêt vierge qui subsiste dans les Iles Andaman se trouve dans la réserve des Jarawa. C’est souvent précisément parce que ces endroits ‘sauvages’ ont été protégés par leurs gardiens autochtones que les défenseurs de l’environnement les ont choisis comme réserves.

Deux Jarawa se reposent sur une plage des îles Andaman.
Deux Jarawa se reposent sur une plage des îles Andaman.
© Salomé/Survival

Les pensées ont indubitablement évolué depuis la création du parc de Yosemite et les attitudes ont changé depuis 1964, lorsque la loi nord-américaine sur la protection de la nature définit la ‘nature sauvage comme un lieu où l’homme n’est qu’un visiteur de passage’. La déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones, adoptée en 2007, établit que ces derniers doivent donner leur ‘consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause avant l’approbation de tout projet ayant des incidences sur leurs terres’. Jo Woodman, chercheur à Survival, estime ‘qu’une nouvelle vision de la protection de la nature existe dans laquelle les peuples autochtones sont reconnus comme les protecteurs légitimes de leurs terres’. Récemment, le gouvernement indien a enrayé sa politique d’expulsion des peuples autochtones des zones riches en faune et en flore afin de les transformer en parcs nationaux.

Mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Les peuples autochtones continuent d’être mis à l’écart durant les discussions concernant la protection de leurs terres, bien qu’ils aient si souvent ‘préservé les plaines inondables, la chasse, la pêche et la cueillette’, comme l’explique Davi Kopenawa. Stephen Corry estime que la protection de la biodiversité ne devrait être promue qu’avec l’accord des autochtones : ‘Protéger les écosystèmes ne signifie pas les protéger de ceux qui en ont toujours été les gardiens. Le droit de l’environnement ne devrait pas l’emporter sur le droit des peuples autochtones’. 

Il pourrait également y avoir un objectif culturel plus large, ayant pour but de remodeler l’idée populaire de la ‘nature sauvage’ dans l’esprit occidental, en reconnaissant la relation ancestrale qui existe entre l’homme et la nature. Car les attitudes destructrices naissent en partie des idées manichéennes et de l’importance accordée à la dissociation entre l’homme et la nature. ‘Toute vision qui encourage à distinguer l’homme de la nature tend à renforcer les comportements irresponsables’ explique David Cronon. Les peuples autochtones saisissent encore intuitivement cette relation fusionnelle mieux que quiconque. Pour reprendre les mots de David Kopenawa : ‘L’environnement n’est pas distinct de l’homme. Nous sommes en lui et il est en nous’.

Survival marque la Journée internationale des peuples indigènes des Nations-Unies avec une galerie présentant les ingénieux savoir-faire des peuples indigènes et les menaces auxquelles ils sont confrontés.
Survival marque la Journée internationale des peuples indigènes des Nations-Unies avec une galerie présentant les ingénieux savoir-faire des peuples indigènes et les menaces auxquelles ils sont confrontés.
© Claudia Andujar/Survival