Gordon Bennett, avocat international spécialiste des droits de l’homme, a pu accompagner les Bushmen de la réserve du Kalahari jusqu’à leur victoire juridique contre leur gouvernement. Il rappelle ici le rôle qu’il a joué dans l’un des plus importants procès de l’histoire du Botswana.

“Le lion et moi sommes frères”, avait confié un Bushman gwi du Botswana à un représentant de Survival International, à l’époque où le gouvernement entamait sa politique d’expulsion des habitants de la réserve du Kalahari central. ‘Je suis révolté d’avoir à quitter cet endroit, alors que le lion peut y rester’.

Les Bushmen sont les habitants originaux de l’Afrique australe. Ils sont probablement les seuls à pouvoir prétendre être ‘les plus autochtones’ de tous les peuples du monde, après avoir vécu sur leurs terres plus longtemps que quiconque sur la planète. Ils connaissent intimement ce vaste lieu – ses forêts d’acacias, ses prairies plates et ses rivières fossiles sinueuses. Depuis 70 000 ans ou plus, ils survivent parmi les lions et les girafes, chassant les antilopes et les lièvres dans la chaleur de l’été, stockant l’eau sous la terre dans des œufs d’autruche évidés lorsque leurs points d’eau ne sont plus que poussière.

C’est leur foyer. Il en a toujours été ainsi. En fait, il a pu être autrefois le lieu d’origine de nous tous – on pense en effet que le ‘berceau de l’humanité’ se situe en Afrique australe ou orientale. Aujourd’hui, nous découvrons que les Bushmen sont génétiquement plus proches de nos ancêtres que quiconque sur Terre.

Et pourtant, ils sont également les peuples qui ont été les plus victimes de violence de toute l’histoire de l’Afrique australe. Ils ont souffert pendant des siècles de marginalisation et d’une brutale discrimination, tant de la part des Bantous, ce peuple d’éleveurs qui arrivait du nord, que, plus récemment, des colons européens qui organisaient des parties de chasse aux Bushmen après avoir abordé les côtes de l’extrémité sud de l’Afrique.

Femme bushman et ses enfants à Gope, avant d'avoir été expulsés et relocalisés en dehors de la réserve.
Femme bushman et ses enfants à Gope, avant d'avoir été expulsés et relocalisés en dehors de la réserve.
© Fiona Watson/Survival

Dans les années 1980, on a découvert que la Réserve du Kalahari recelait les plus riches gisements de diamants du monde. Ainsi de 1997 à 2002, l’impensable – l’inadmissible – est arrivé. La plupart des Bushmen – un peuple qui jadis vivait sur un territoire s’étendant du bassin du Zambèze au Cap – ont été arrachés à leurs foyers et conduits dans des camps en dehors de la réserve. Leurs villages ont été rasés, les puits qu’ils utilisaient détruits, l’eau perdue dans le sable.

‘Nous étions faits de sable, nous sommes nés ici’, disent les Bushmen. Mais pour le gouvernement botswanais, leur patrimoine et leurs droits de l’homme n’avaient plus aucune importance puisqu’il y avait des diamants à exploiter. Le gouvernement prétendait qu’en vertu de la réglementation sur la faune sauvage, les Bushmen devaient avoir une autorisation officielle pour entrer dans la réserve de gibier, et sans elle, ils n’étaient que de criminels intrus. Il a également décrété avec condescendance que l’expulsion des Bushmen était en quelque sorte planifiée pour leur bien et qu’ils en bénéficieraient aux niveaux social et économique.

Cette promesse n’était qu’un tissu de mensonges, la réalité des expulsions fut tout autre. Les Bushmen ont été forcés de vivre dans des abris misérables – des ‘lieux de mort’, comme ils les appelaient – où ils étaient abandonnés et désœuvrés. Leur survie ne dépendait plus de la chasse ou de la cueillette, mais des rations qui arrivaient par camion une fois par semaine. Ils devaient faire la queue pour les obtenir en signant le reçu avec l’empreinte de leur pouce.

Au cours de la distribution mensuelle de rations alimentaires à New Xade, la plupart des Bushmen illettrés signent de leur empreinte digitale avant d’emporter leur part.
Au cours de la distribution mensuelle de rations alimentaires à New Xade, la plupart des Bushmen illettrés signent de leur empreinte digitale avant d’emporter leur part.
© Dominick Tyler/Survival

Les Bushmen ont été en somme privés de tout ce qu’ils avaient toujours connu. Dépossédés de leur territoire ancestral, de leurs terrains de chasse, de leurs mythes, de leur mémoire collective – sans pouvoir exercer leur libre choix et le contrôle sur leur vie – une dépression générale s’est installée. ‘Je ne veux pas de cette vie’, m’avait confié Jumanda Gakelebone, un Bushman gana. La dignité perdue, l’alcoolisme prit sa place. Prostitution et sida que les communautés bushmen n’avaient jamais connus étaient désormais devenus monnaie courante.

Avec le soutien de Survival, les Bushmen ont porté leur cause devant la haute Cour. Ils ont fait valoir que la loi devait respecter leur relation particulière à la terre et les droits dont chaque clan jouit traditionnellement au sein de son propre territoire. La Cour a accepté – en dépit d’un amendement de dernière minute à la Constitution visant à contrecarrer leurs revendications – et a statué que leurs droits devaient l’emporter sur la lettre stricte des réglementations en vigueur.

Molathwe Mokalake, un Bushman, à New Xade, Botswana.
Molathwe Mokalake, un Bushman, à New Xade, Botswana.
© Dominick Tyler/Survival

La Cour a ensuite jugé que les Bushmen avaient été expulsés illégalement de la réserve, que le refus de leur accorder des permis de chasse était également illégal et que l’expulsion forcée des Bushmen avait affecté leurs moyens d’existence, qui étaient entièrement dépendants de leurs terres. Dans les termes du juge Phumaphi, le traitement infligé par le gouvernement ‘équivalait à condamner les résidents de la réserve à la mort par la famine’.

Survival m’a demandé de représenter les Bushmen à l’audience parce que j’avais déjà défendu des cas similaires ailleurs en Afrique. Cette affaire, cependant, s’est avérée être de loin différente de toutes celles que j’avais traitées auparavant.

Nous avons commencé par un voyage dans la réserve. ‘Nous’ c’était trois juges, deux équipes d’avocats botswanais, un avocat anglais et une horde de journalistes et de cinéastes. Dans un camp de relocalisation situé en dehors de la réserve, un tribunal de fortune a été installé parmi les vaches, les ânes et les chèvres. C’est là que les Bushmen ont témoigné dans leurs propres langues en attendant patiemment que leurs paroles soient d’abord traduites en setswana, puis en anglais.

Aucun des Bushmen n’avait assisté à un procès auparavant. Certains n’avaient même jamais été dans un bâtiment en dur. Le verdict a été rendu en direct à la télévision nationale, des tentes spéciales avaient été installées pour accueillir les nombreux observateurs qui arrivaient de toute l’Afrique et d’autres parties du monde. Le procès a soulevé l’émotion du public : il opposait une communauté analphabète et pauvre dans sa tentative apparemment sans espoir de protéger un mode de vie ancestral, contre un Etat tout-puissant qui disposait de ressources apparemment illimitées.

Si le verdict est tombé comme une surprise pour le corps assemblé de la presse, il a également été un choc pour les Bushmen. Ils croyaient avec ferveur à leur cause, mais leur lutte durant vingt ans pour empêcher leur expulsion était bien trop empreinte du goût amer de la défaite. Finalement, cependant, quelqu’un en position d’autorité avait compris que la relation des Bushmen avec leurs terres dictait tout : qui ils sont, ce qu’ils font et comment ils pensent. Enfin il était reconnu que sans leurs terres les Bushmen ne survivraient pas.

La perte de leurs terres avait fait des Bushmen des êtres totalement dépourvus, mais la perspective d’être en mesure de rentrer chez eux a provoqué une jubilation comme j’en avais rarement vu auparavant. Lorsque nous sommes retournés dans la réserve avec la bonne nouvelle, nous marchions la tête haute dans les villages.

Lorsque nous sommes retournés à la réserve avec la bonne nouvelle, nous marchions la tête haute dans les villages. Metsiamanong, Botswana, 2006.
Lorsque nous sommes retournés à la réserve avec la bonne nouvelle, nous marchions la tête haute dans les villages. Metsiamanong, Botswana, 2006.
© Survival

Mais la cause des Bushmen n’était pas entièrement gagnée. La haute Cour du Botswana avait seulement jugé qu’ils avaient le droit de retourner sur leur terre ancestrale, mais n’avait pas ordonné au gouvernement de leur apporter les services de base qu’il avait précédemment fournis, comme l’eau.

Leur condition épouvantable, qualifiée de ‘traitement dégradant’ par Winnemem Wintu, Rapporteur spécial sur l’eau de l’Instance permanente des Nations-Unies sur les questions autochtones, a continué. Le gouvernement autorisa l’installation d’un gîte touristique à l’intérieur de la réserve, tout en refusant aux Bushmen l’accès à un puits, les forçant à parcourir de longues distances dans la chaleur torride du désert, pour aller chercher de l’eau à l’extérieur de la réserve. ‘C’est une vie extrêmement difficile’, disaient-ils, ‘devoir chercher des racines pour en extraire quelques gouttes d’eau nous épuise’.

C’est alors que les Bushmen retournèrent à la Cour pour contester à nouveau un gouvernement qui essayait par tous les moyens de rendre leurs vies misérables et leur retour chez eux impossible. ‘Essayer par tous les moyens’ incluait le harcèlement, la torture, les expulsions, les fusillades, les arrestations et d’innombrables atteintes aux droits de l’homme. Leur revendication a été dans un premier temps rejetée en juillet 2010, mais en janvier 2011, la Cour d’appel du Botswana a annulé une décision qui refusait l’accès à l’eau aux Bushmen du Kalahari sur leurs terres ancestrales. Les juges d’appel qualifièrent la condition des Bushmen ‘d’histoire poignante de la souffrance humaine et de désespoir’.

Les Bushmen ne demandent pas l’aumône du gouvernement, ou bien des routes ou des hôpitaux. Ils veulent cependant être consultés sur tout projet de développement de la réserve, qu’il émane du secteur public ou privé. Cette exigence ne semble pas déraisonnable, mais le gouvernement n’a pas encore pris la peine de discuter avec les Bushmen sur les projets qu’il planifie dans la réserve, en dépit du fait que le droit international prévoit désormais que les gouvernements et les entreprises doivent obtenir le ‘consentement libre, préalable et éclairé’ des peuples autochtones avant de se lancer dans un projet les concernant.

Leau coule enfin dans la Réserve du Kalahari.
Leau coule enfin dans la Réserve du Kalahari.
© Vox United/Survival

Reste à voir si le gouvernement ira chercher ce consentement. Les avocats peuvent négocier des accords pour limiter l’impact d’un projet et veiller à ce que les Bushmen en tirent quelque profit, mais ils ne peuvent pas négocier avec eux-mêmes. Si les politiciens et les hommes d’affaires continuent d’ignorer les communautés à l’intérieur de la réserve, d’autres actions à la Cour deviendront nécessaires.

Est-ce trop espérer que le bon sens – et la décence – puissent encore l’emporter et que les Bushmen puissent enfin avoir leur mot à dire sur ce qui se passe sur leurs propres terres? Les premiers habitants de la Réserve du Kalahari central ont le droit de rentrer chez eux sans entrave, de revenir à leur vie et à leurs terrains de chasse. De retourner à la case départ, au lion.

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