Interview de Maître Pierre Servan-Schreiber suivie de l’article de l’anthropologue Patrick Perez

En avril dernier, alertée par l’anthropologue Patrick Perez, Survival International France saisissait l’Alliance des avocats pour les droits de l’homme pour tenter d’empêcher la vente, à l’hôtel Drouot, à Paris, de 70 objets sacrés des Indiens d’Amérique du nord, des Katsinam hopi pour la plupart. Me Pierre Servan-Schreiber accepta alors de plaider cette cause pro bono.

Les Katsinam que les Hopi d’Arizona appellent ‘amis’sont les esprits des ancêtres, des animaux terrestres et du monde naturel, mais aussi d’êtres mythologiques, de forces naturelles et de valeurs morales et sociales. Ils composent une sorte d’inventaire du monde visible et invisible et font partie d’un système de croyances qui veut que la stabilité du monde soit liée à la célébration de ces êtres, lesquels ne peuvent être ni commercialisés ni-même montrés à des non-initiés. Ils apparaissent lors des danses sacrées, les ‘Home Dance’ qui maintiennent l’équilibre entre les Hopi et les esprits. Les danseurs chantent pour que la pluie et la fonte des neiges puissent irriguer leurs cultures, ils marquent l’apparition de la nouvelle lune et honorent la relation entre l’homme et l’aigle.

La tribu hopi nous demanda d’intervenir pour tenter d’annuler la vente. Elle s’était adressée sans succès aux commissaires-priseurs en invoquant le fait que la présentation publique et la commercialisation de ces objets sacrés constituaient une grave offense pour eux. ‘Le simple fait qu’un prix ait été étiqueté sur ces objets d’une si grande valeur culturelle et religieuse est plus qu’offensant’, déclarait Leigh Kuwanwisiwma, directeur du Bureau de la préservation culturelle de la tribu hopi. ‘Ils n’ont pas de valeur marchande. Un point c’est tout’.

Si de tels objets sont interdits de vente aux Etats-Unis au titre de la protection des pratiques religieuses amérindiennes (NAGPRA – loi sur la protection des sépultures des Indiens d’Amérique et sur la restitution), il n’existe malheureusement aucune disposition similaire en France.

Agissant pour Survival et la tribu hopi, Me Pierre Servan-Schreiber, associé du cabinet d’avocats Skadden Arps, obtint l’autorisation d’un juge parisien d’émettre une plainte en référé visant à obtenir la suspension de la vente, plainte qui fut malheureusement rejetée.

Ne désirant pas en rester sur cet échec, Pierre Servan-Schreiber acquit un Katsina lors de la vente dans le but de le restituer aux Hopi, ce qu’il fit en juillet dernier, accompagné de Leila Batmanghelidj et Kayla Wieche, de l’antenne Survival de San Francisco et de Jean-Patrick Razon, de Survival France.

On lira ici, outre l’interview exclusive donnée par Pierre Servan-Schreiber à Survival International, l’analyse que fait Patrick Perez, spécialiste des Hopi, de cette affaire.

Interview de Pierre Servan-Schreiber
‘Marchands et collectionneurs de sacré : retour sur l’affaire des Katsinam hopi’, par Patrick Perez


Interview de Pierre Servan-Schreiber

Avocat à la Cour, co-manager du bureau de Paris de Skadden Arps Slate Meagher & Flom


Survival : Comment en êtes-vous venu à vous impliquer dans l’affaire des Katsinam hopi, et pourquoi avez-vous décidé de la défendre?

Pierre Servan-Schreiber : Skadden est membre de l’Alliance des avocats pour les droits de l’homme auprès de laquelle les ONG ayant besoin de conseils juridiques pro bono peuvent soumettre leur cas. L’Alliance diffuse alors ces demandes à ses cabinets membres. Le premier cabinet qui se manifeste, pour ainsi dire, prend l’affaire.

© Jean-Patrick Razon/Survival

Qu’est-ce qui a poussé Skadden à se manifester?

J’ai trouvé que la question de Survival était à la fois intéressante et intellectuellement stimulante : peut-on suspendre une vente aux enchères sur le motif que les objets destinés à être vendus sont : i) considérés comme sacrés et impropres à la vente par ceux qui les ont réalisés et ii) ont été, potentiellement, et même probablement volés au peuple à qui ils appartiennent.

Un de mes collaborateurs me dit qu’il aimerait défendre cette affaire, j’ai alors suggéré que nous la défendions ensemble. Le fait que cette mission représentait un changement radical par rapport aux affaires sur lesquelles j’étais habitué à travailler a été l’un des aspects les plus intéressants de cette mission.

Nous avons reçu le courriel de l’Alliance dans la matinée du lundi 8 avril. La vente aux enchères avait lieu le vendredi 12 avril à 14h. Nous devions entrer en contact avec Survival International, préparer une lettre d’engagement, vérifier qu’il n’y avait pas de conflit d’intérêts, et ainsi de suite. Nous avions également besoin de nous assurer que la tribu hopi était partie prenante car j’estimais que cela renforcerait notre argumentaire. Le temps était compté.

Etiez-vous convaincu que vous pouviez gagner cette affaire?

Je savais que les chances étaient minces. Mais même si nous perdions, j’estimais que c’était l’un de ces rares cas juridiques dont la couverture médiatique aiderait à changer l’opinion publique. Par conséquent, à mon avis, cela a tout de même valu la peine de se battre et comme nous travaillions pro bono sur cette affaire, le peuple hopi et Survival n’avaient dans tous les cas rien à perdre.

Le soir suivant la décision du tribunal, j’ai eu une conversation téléphonique avec le Conseil tribal hopi. J’ai dit aux Hopi que nous avions perdu cette bataille, mais pas la guerre, qu’un jour un tribunal finirait par statuer que tout ne peut être acheté ou vendu dans ce monde.

Pourquoi pensiez-vous qu’il était important que les Katsinam soient restitués aux Hopi?

J’ai vite compris l’importance vitale des Katsinam pour les Hopi. Le destin des Katsinam et du peuple hopi est étroitement lié.

J’ai senti que la vente de 70 Katsinam – la plus importante collection au monde – était, pour les Hopi, comparable à celle, pour les Chrétiens, d’un morceau de la croix sur laquelle Jésus-Christ a été crucifié ou à celle de la relique d’un saint : ces objets sont si profondément ancrés dans leur religion que les mettre en vente au plus offrant était tout simplement inconcevable.

L’issue a été regrettable, car les Katsinam qui ont été vendus seront désormais dispersés et il est peu probable qu’ils finiront par revenir à leur vraie maison chez les Hopi.

Cependant je me suis battu comme si j’avais moi-même été un Hopi.

Quels arguments avez-vous utilisés?

La loi américaine qui protège les objets autochtones n’a aucun poids à l’étranger, donc en France il n’existait aucune disposition juridique pour les Katsinam. Nous avons donc dû adopter des précédents juridiques français pour bâtir notre argumentaire. Ils consistaient en ces différent points :

1) Il existe en France une décision de la Cour de Cassation qui stipule que les tombes et les objets funéraires ne peuvent être ni achetés ni vendus. Mon argumentaire était donc fondé sur la fonction sacrée des Katsinam aujourd’hui, leur relation avec les défunts, et leur rôle en tant qu’incarnation des esprits des morts. La relation que les Hopi ont avec les Katsinam est similaire à la relation que nous, Français, avons avec les sépulcres, et à la manière dont nous prions nos défunts sur leurs tombes.
2) Un autre organe de la Cour de Cassation française prévoit que si un objet est dans une famille donnée (par exemple la famille d’Orléans, l’ancienne famille royale française) depuis des générations, un membre de la famille n’est pas autorisé à vendre cet objet, puisqu’il appartient à la famille dans son ensemble et non pas à un seul membre, le rendant par conséquent impropre à la commercialisation.

Par conséquent, notre argument était que, même s’il n’y avait pas de loi spécifique en France prévoyant des restrictions à la vente des Katsinam, cette jurisprudence donnait assez de motifs juridiques pour suspendre la vente aux enchères.

© Jean-Patrick Razon/Survival

La juge parisienne a estimé que ‘en dépit de leur caractère sacré pour les Hopi, ces masques ne [pouvaient] être assimilés à des corps humains ou des éléments du corps de personnes existant ou ayant existé’. Quelle est votre opinion à ce sujet?

Je n’ai vraiment pas aimé cette partie du verdict. Nous n’avons pas prétendu que les Katsinam étaient des corps humains ou des éléments du corps humain. Nous avons simplement dit qu’ils étaient considérés comme des êtres vivants par les Hopi. Selon moi, c’était pour la juge une façon de justifier l’issue négative de l’affaire. Le fait qu’elle n’ait pas répondu à nos arguments, qui étaient fondés sur la jurisprudence française, et qu’elle ait continué à chercher un article du code civil qui n’avait rien à voir avec l’affaire, laissait penser que répondre à nos questions de manière directe la mettait mal à l’aise.

Pourquoi avez-vous acheté un Katsina? Savez-vous quelque chose sur ce que ce Katsina représente?

Je n’avais pas l’intention d’en acheter un! Après le verdict du tribunal, j’ai emmené mon associé et Jean-Patrick Razon du bureau de Survival France à déjeuner. C’est là qu’ils m’ont dit qu’ils comptaient se rendre à la vente aux enchères.

Il m’est alors apparu comme une évidence que je devais essayer d’obtenir un Katsina pour le restituer moi-même aux Hopi. Je voyais cela comme un geste symbolique, que tout n’aurait pas été perdu et que la bataille n’aurait pas été vaine. J’ai donc confié un budget conséquent à mon collègue et lui ai demandé d’acheter un Katsina pour moi. Plus tard, mon collègue m’a envoyé un message pour m’annoncer que j’étais l’heureux propriétaire de l’objet numéro 13.

Dans le catalogue de la vente aux enchères, le Katsina numéro 13 était décrit comme un ‘clown se moquant de touristes’. Le directeur du musée d’Arizona du Nord, un homme très compétent sur la culture Hopi, m’a dit qu’il représentait ‘une caricature d’un homme blanc ignorant’. J’ai senti qu’il était à la fois ironique et approprié que moi, un homme blanc qui avait longtemps été ignorant de la culture hopi en général et des Katsinam en particulier, puisse acheter et restituer précisément ce Katsina à la tribu.

Selon vous, quelles lois devrait-on prévoir pour éviter ce genre de vente à l’avenir?

Je crois que pour éviter qu’un objet de ce type soit vendu, certains critères doivent être remplis :

1) L’objet lui-même doit être considéré comme sacré par les personnes qui l’ont créé. Par exemple, une figurine de la Vierge Marie ne remplirait pas ce critère, car c’est la Vierge Marie elle-même qui est sacrée aux yeux des catholiques, et non une figurine. De même, les poupées katsina, qui représentent les Katsinam elles-mêmes, ne sont pas considérées comme sacrées par les Hopi et peuvent donc être librement achetées et vendues.
2) La religion ou la culture doit être encore vivante (ce qui élimine les objets aztèques par exemple).
3) Les objets ne doivent pas être disponibles à la vente partout dans le monde. Par conséquent, des exemplaires de la Bible, du Coran et d’autres textes sacrés ne seraient pas couverts par ce critère, car ils peuvent être librement achetés et vendus.

© Survival

Pouvez-vous raconter votre voyage en Arizona à la rencontre de la tribu hopi?

L’expérience de l’affaire juridique hopi fut à elle seule un véritable voyage. Jusqu’à mon séjour en Arizona, c’était un voyage que je vivais depuis mon bureau, mais néanmoins un voyage fascinant.

Je sentais que restituer un Katsina aux Hopi était un acte symbolique qui devait avoir une signification encore plus symbolique : le voyage physique au pays Hopi. Pour moi, la seule façon de faire un tel voyage était en moto. Dans un discours que j’ai prononcé, j’ai dit aux Hopi que je fais de la moto depuis l’âge de 14 ans et que la moto m’avait aidé à me définir pendant la période difficile de mon adolescence, c’est pourquoi j’ai fait le voyage au pays hopi à moto.

Pendant une heure sur le chemin qui m’amenait chez les Hopi, j’ai senti le vent jouer avec les nuages, j’ai senti les odeurs envoutantes de la sauge sauvage, de la terre humide et du parfum du cèdre, j’ai vu les rayons du soleil transpercer l’orage et repeindre les roches en rouge violent.

J’étais seul sur la route, et cela ne me dérange aucunement de vous dire que j’avais la gorge serrée par tant de beauté.

Pouvez-vous nous parler de ces jours passés au pays hopi?

J’ai passé quatre jours avec les Hopi dans leur territoire, Hopituskwa. J’ai rencontré des représentants politiques du Conseil tribal hopi ainsi que des chefs religieux. Ils étaient extrêmement chaleureux et émus. J’ai été accueilli comme si j’avais ramené le cadavre d’un fils mort au combat. C’était aussi fort que cela.

Laisser moi illustrer le niveau d’émotion : j’avais gardé le Katsina avec moi tout au long des quinze heures de vol depuis Paris et je le portais quand je suis arrivé à l’aéroport de Flagstaff. Deux femmes hopi étaient là pour m’accueillir. Elles ont éclaté en sanglots quand elles m’ont vu, avant même de m’avoir dit ‘Bonjour’.

Pouvez-vous décrire la cérémonie de restitution?

La cérémonie de restitution a eu lieu en privé, dans une pièce sans fenêtre. Cela n’avait rien de festif ou de plaisant. Si je poursuis l’analogie faite précédemment, le retour à la maison du corps d’un fils perdu à la guerre n’aurait eu lui non plus rien de réjouissant.

Il y a deux choses que je n’oublierai jamais : les paroles émouvantes que deux Hopi m’ont chuchoté à l’oreille, et le fait que j’ai été invité à bénir le Katsina avant que le prêtre ne l’emporte.

Le prêtre a ensuite tenu le masque katsina d’une main et l’a nourri de maïs avec l’autre. Un par un, les Hopi qui étaient présents — en premier les hommes, puis les femmes — se sont penchés sur le masque, ont récité leurs prières (tantôt à voix haute, tantôt dans un murmure), et ont nourri leur ‘ami’ de farine de maïs.

Enfin, et dans ce qui était sans doute la plus belle démonstration d’amitié, Jean Patrick Razon de Survival International et moi avons été invités à nourrir et dire une prière à la bienveillante Katsina qui avait passé trois mois à mes côtés dans mon bureau à prendre soin de moi — et que je ne reverrai jamais.

Les Hopi m’ont offert une poupée katsina représentant une grenouille. En tant que Français, j’ai trouvé cela très approprié!

© Survival International

Pouvez-vous nous parler de la danse des Hopi appelée ‘Home Dance’?

J’ai été invité à assister à l’une des danses des Hopi, la ‘Home Dance’, qui était la dernière cérémonie de l’année. La plupart de leurs danses portent sur la relation importante qu’ils entretiennent avec la pluie et le maïs, avec la vie et la mort, mais c’est aussi l’occasion de donner et de recevoir et de manifester leur lien avec l’environnement.

Très peu de non-Indiens ont pu voir ces danses. Non pas qu’elles soient secrètes, mais les non-Hopi ne savent pas quand et où elles auront lieu, et pour ceux qui le découvrent, peu sont prêts à passer une journée entière, du lever au coucher du soleil, debout sous un soleil brûlant, à regarder ces danses.

Il serait trop difficile pour moi de décrire ces danses d’une manière qui exprimerait leur singularité. Laissez-moi juste dire que lorsqu’on voit soixante danseurs émerger d’un Kiva (maison cérémonielle) dans la lumière pure du soleil levant, qui marchent ensuite en ligne au son des crécelles qu’ils portent vers le centre du village où toute la tribu les attend en silence, on sait qu’on a été témoin de quelque chose de tout à fait exceptionnel.

Les appareils photos, les caméras et les téléphones ne sont pas admis dans les villages hopi. Personne n’a le droit de dessiner ou de faire de croquis, de sorte qu’il n’y a aucune représentations visuelle de ces danses.

© Leila Batmanghelidj/Survival

Qu’avez-vous avez appris sur les croyances hopi?

J’ai été frappé par la nature universelle de leur philosophie. A travers les Katsinam, ils prient pour que viennent les pluies, mais c’est aussi une façon de prier pour la paix dans le monde – pas seulement pour la paix entre les hommes, mais aussi entre l’homme et la nature.

Les Hopi croient que les êtres humains ont traversé quatre mondes, et que chaque monde a été détruit parce que les humains n’étaient pas assez bons pour mériter la vie. Seuls quelques hommes moralement forts ont été autorisés à accéder à l’autre monde.

Selon la prophétie hopi, dans le prochain monde, les Hopi auront le choix, soit de vivre en harmonie avec les éléments naturels tels que le vent ou la pluie, soit de suivre une voie différente. Choisir une voie différente pourrait signifier la fin des Hopi en tant que peuple.

Quand je regarde le monde d’aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de penser que nous ne nous dirigeons pas dans la bonne direction et que la prophétie hopi pourrait s’avérer juste.


Marchands et collectionneurs de sacré : retour sur l’affaire des Katsinam hopi

par Patrick Perez, anthropologue, Université de Toulouse


Quelques faits en guise d’introduction

Le dimanche 16 décembre 2012, la société Eve Auctions mit en vente à l’hôtel Drouot 28 masques hopi de provenances diverses (et rarement indiquées). Ces ‘masques’ permettent aux Hopi de personnifier, lors de danses rituelles ayant lieu de février à fin juillet, des déités nommées Katsinam, intermédiaires entre les humains et les grandes forces du cosmos (vie, fécondité, croissance, cycles des météores, ancêtres, etc.).

Les masques hopi sont très rares sur le marché des artefacts amérindiens car ils ne peuvent être cédés par les Hopi (ce sont des propriétés collectives inaliénables, chargées de ‘sacré’, plus exactement de ’a’ne himu’, de ‘très grand quelque chose’); ils sont en sus interdits de vente aux Etats-Unis au titre de la protection des pratiques religieuses amérindiennes (réglementations AIRFA et NAGPRA).

Le 20 février, le directeur du Bureau de conservation culturelle hopi, M. Leight Kuwanwisima, apprit par un mél que la société Néret-Minet s’apprêtait à vendre aux enchères à Paris 70 masques Katsinam; la vente était prévue pour le 12 avril. A cette fin, un très luxueux catalogue fut diffusé mondialement, via l’internet, dans les réseaux de collectionneurs d’objets amérindiens. M. Kuwanwisima saisit alors l’avocat de la tribu M. James E. Scarboro qui demanda au courtier, via le Département d’Etat américain et l’ambassade des Etats-Unis à Paris, l’annulation de la vente. Le courrier resta sans réponse, comme restèrent sans réponse toutes les missives ultérieures.

Le lundi 25 mars 2013, la société Eve Auctions mit encore aux enchères, à l’hôtel Drouot, 15 masques hopi, 2 masques na déné (apaches) et 8 masques diné (navajo). La provenance des masques ne fut que vaguement indiquée (pour quelques pièces) et le lot fut associé aux tithu (petites ‘poupées-katsina’ – de commercialisation parfaitement licite pour tous, Hopi compris) de la collection Yves Berger, en vente le même jour.

Ce même jour, des amis Hopi affolés me contactèrent pour demander de l’aide. Ne sachant trop que faire, je me mis d’abord en rapport avec les milieux de la muséologie institutionnelle afin de m’assurer qu’ils ne se porteraient pas acquéreurs, lors de la vente du 12 avril, d’objets aussi délicats éthiquement et politiquement.

Le 29 mars, M. Robert Breunig, directeur du Museum d’Arizona du Nord (à Flagstaff) écrivit à la société Néret-Minet pour qu’elle renonce à la vente; dans sa lettre, il expliqua que les « masques » ne sont pas des objets pour les Hopi mais des êtres vivants, situés au cœur de leur pratique religieuse, ne pouvant donc être vendus comme des choses.

Le 30 mars, j’écrivis à mon tour à cette même société demandant de simplement accepter de différer la vente, au motif que les masques étaient d’une provenance douteuse selon les Hopi, frappés d’un interdit de commercialisation sur le sol des Etats-Unis, et qu’il convenait sans doute d’examiner les conditions de leur obtention avant toute mise aux enchères. Le directeur du Heard Museum de Phoenix écrivit à son tour le 30 mars à la société Néret-Minet pour signaler l’indignation que l’annonce de cette vente suscitait en Arizona.

Le 4 avril, M. Charles Rivkin, Ambassadeur des Etats-Unis à Paris, réitéra à titre personnel sa demande de suspension de la vente. Ce même jour, MM. L. Shingoitewa et H. Honanie, respectivement Chairman et Vice-Chairman de la tribu Hopi, écrivirent à la société Néret-Minet pour leur demander de surseoir à la vente, le temps de connaître la source de la collection et les conditions de son obtention.

Le 8 avril, l’acteur Robert Redford publia une lettre ouverte demandant l’annulation de la vente en raison de la détresse que cette annonce suscitait dans la communauté hopi. Dan Namingha, peintre hopi, publia ce même jour un communiqué émouvant expliquant que les Katsinam, êtres sacrés contribuant pour les Hopi à la beauté et à l’équilibre de l’univers, ne sauraient être traités comme des marchandises.

On sait la suite; devant le refus de surseoir à la vente, l’association Survival International France fut contactée afin qu’elle tente par tous les moyens d’aider les Hopi dans l’épreuve qu’ils traversaient. Les avocats Pierre Servan-Schreiber et Quentin de Margerie prirent en main le dossier et déposèrent rapidement une plainte en référé.

L’avant-veille de la vente, la Nation Hopi déposa également plainte (mais son engagement trop tardif en justice rendit irrecevable sa plainte en raison du droit de la partie adverse à disposer d’un temps raisonnable pour constituer sa défense).

Le 12 avril au matin, malgré un travail exceptionnel de la part des avocats, l’association Survival fut déboutée par le tribunal de grande instance de Paris au motif principal que les masques hopi ne sont assimilables ni à une sépulture, ni à une partie du corps humain et qu’ils doivent, de ce fait, être considérés comme des marchandises dont la vente est a priori parfaitement licite (rien de fut dit des conditions d’obtention et de propriété de ces objets). L’après-midi du 12 avril 2013, la société Néret-Minet mit finalement en vente, chez Drouot, les 70 masques Pueblo (des sociétés Hopi, Zuni et Acoma), dans un grand scandale médiatique, nourri d’indignation et de tristesse.

Ce sont donc plus de cent dix masques Pueblo, majoritairement de provenance inconnue (car la loi française autorise le courtier à cacher le nom du propriétaire), qui furent mis aux enchères entre décembre et avril, pour un montant considérable (931000 euros en avril, avec frais de courtage). N’étant pas juriste, je ne vais pas m’étendre ici sur les finesses de procédure qui ont permis cette vente d’objets religieux. D’autres, plus compétents que moi sauront sans doute démonter les ressorts de ce dossier et en tirer de précieux enseignements pour de futurs procès Mais cette dramatique affaire, au-delà du cynisme des marchands, pose au moins trois questions de fond sur lesquelles je voudrais revenir. Ces trois points concernent une incompréhension grave entre Hopi et marchands français qu’il me semble important d’expliquer. Il s’agit : de “masques’ qui ne sont pas des masques pour les Hopi; d’une vente qui ne concerne pas des choses ou des objets inertes, mais des personnes (et plus exactement des corps) pour les Hopi; d’objets d’art qui ne sauraient ressortir aux catégories de l’art pour les Hopi.

Des masques qui ne sont pas des masques

D’abord, pourquoi une vente de masques suscite-t-elle autant d’indignation chez les Hopi ? Certes, ces masques sont des objets religieux, chargés d’émotion et de dévotion, mais ce ne sont, de notre point de vue français, que des objets de cuir, de plume, de tissu, peints et décorés. Pourtant, pour les Hopi, ce ne sont pas des masques, et il faut ici que l’ethnologue fasse son travail de traduction. Il existe quelques masques chez les Hopi, ainsi le masque de coton que l’on place sur le visage des morts; ou le masque de carton bouilli ou de plastique dont s’affublent parfois des clowns cérémoniels; ou, plus commun pour nous, le masque de papier que les enfants peuvent porter à une fête de l’école. Mais le masque de Katsina n’est pas un masque et aucun mot ne le désigne dans la langue hopi; les Hopi n’en parlent en effet jamais comme étant un masque mais comme un Katsina, c’est à dire comme l’être qu’il permet de personnifier; on dit le Katsina Hu, le Katsina Qööqlö_,…, ou plus communément, ‘mon ami’ (_ikwatsi). Ce sans-nom a pour nom l’être qu’il désigne (une substitution éponyme). Dans la tête des Hopi, le heaume cérémoniel et la déité sont donc confondus.

Illustrations de Katsinam – faites de mémoire – issues des cahiers de terrain de Patrick Perez
Illustrations de Katsinam – faites de mémoire – issues des cahiers de terrain de Patrick Perez
© Patrick Perez


Il y a plusieurs raisons à cela; les unes simples, les autres très complexes. De façon prosaïque, les enfants Hopi, tant qu’ils n’ont pas été initiés au mystère des Katsinam (entre 8 et 13 ans, filles et garçons), ne sont pas réputés savoir que les êtres qui viennent danser sur les places sont personnifiés par leurs pères et oncles. Parler de ‘masques’ renverrait donc la personnification à un travestissement, une supercherie, et les enfants, face à un dévoilement trop précoce, ne pourraient comprendre la profondeur du rituel katsina (initiés, ils consacrent d’ailleurs de longues années à méditer sur le sens de leur engagement katsina). Voilà une première raison toute simple. Mais il y a plus. Les Katsinam sont pour les Hopi des êtres bien réels, liés d’une manière mystérieuse aux danseurs qui les animent. Il ne s’agit pas d’une possession (l’‘esprit’ d’un Katsina n’occupe pas le corps d’un danseur le temps du rituel), mais d’une autre expression ou configuration de la vie hopi, plus spirituelle peut-être, plus collective assurément, inscrite dans une grammaire de signes et d’emblèmes bien concrets, ce corps katsina… que nous nommons le ‘masque’ (à quoi il faut ajouter en vérité peintures corporelles, ornements de bras et de jambes, chaussures et pagnes rituels, instruments de musique et de culte, gestes, comportement et liturgie, etc.). Aussi ce ‘masque’ est-il une émanation, une expression du Katsina. Chez les Hopi, on prend grand soin de cet être; on le lave à l’eau de yucca, on le nourrit avec du miel, on l’enfume avec du tabac, on l’adorne avec des plumes précieuses et des fleurs, on le repeint régulièrement selon des règles strictes. C’est une lourde responsabilité que de protéger, d’entretenir et de faire vivre les Katsinam.

Illustrations de Katsinam – faites de mémoire – issues des cahiers de terrain de Patrick Perez
Illustrations de Katsinam – faites de mémoire – issues des cahiers de terrain de Patrick Perez
© Patrick Perez


Un dernier aspect que j’évoquerai concernant cette identité des masques est la difficulté que nous avons à penser le masque comme étant l’être qu’il désigne. Nos traditions philosophiques et religieuses veulent séparer ‘âme’ et ‘corps’ comme deux réalités distinctes dans toute définition ontologique. Aussi le masque katsina est-il perçu par nous comme un attribut, un vêtement, important sans doute, mais accessoire à l’‘âme du Katsina ’ qu’il pourrait envelopper. Mais pour les Hopi, il n’y a pas notre enveloppe d’un côté (un peu factice et toujours temporaire), et notre intériorité sacrée de l’autre (vraie, immuable et immortelle celle-là). Si ‘âme’ il y a, sa séparation d’avec notre corps ferait de nous autre chose… et qui serait ce ‘nous’ d’ailleurs ? Aussi, les signes et les emblèmes, les plumes et les motifs, les cheveux, le cuir du heaume, sont-ils des parties du Katsina inséparables de son identité, constitutives de son être; comme notre main, notre coeur ou notre cerveau, est une partie de nous-même.

Les ‘masques’, vendus comme de simples objets, curiosités d’antiquaires ou de collectionneurs, sont donc pour les Hopi des parties d’êtres vivants. Des êtres puissants et délicats à manipuler, sujets d’un engagement affectif d’autant plus important que les Hopi entretiennent une relation presque quotidienne avec eux la moitié de l’année. Enfin, les Hopi sont responsables de ces êtres. Aussi le lecteur comprendra-t-il facilement que la mise en vente des ‘Katsinam’ – pour servir de bibelot de cheminée ou de placement dans un coffre-fort – soit ressentie comme une profanation grave et ait pu causer une détresse profonde dans leur communauté.

Peut-on tout vendre ?

Les conceptions que je viens d’exposer peuvent sembler étranges, contre-empiriques pour certains, ‘contre-intuitives’ pour d’autres. Des conceptions donc ‘exotiques’ en apparence, qui sont pourtant bien universelles (parce qu’elles font partie de notre régime cognitif du religieux). Il est en effet très répandu qu’une religion projette l’existence d’une déité sur un objet. Par exemple, la religion catholique connaît le dogme de la transsubstantiation : une hostie consacrée n’est pas un morceau de pain azyme mais le corps du Christ ressuscité. Imaginons maintenant qu’un particulier tente de mettre en vente une collection d’hosties consacrées habilement subtilisées dans les églises, volées par des complices, rachetées à des collectionneurs indélicats (et mécréants !). Croit-on sérieusement qu’une telle vente pourrait avoir lieu sur la place de Paris sans qu’un scandale n’éclate ? Cet exemple des hosties consacrées illustre parfaitement la difficulté qu’il y a à définir ‘du corps’ dès lors qu’on se place dans une perspective religieuse; pour l’homme religieux, la dimension symbolique d’un corps divin, projetée dans une hostie ou dans un heaume, n’en fait pas pour autant un corps moins réel. Et ce même homme religieux n’hésiterait pas pour défendre sa religion et l’honneur de son dieu, à invoquer en justice le respect du code civil, qui frappe d’illicéité toute transaction commerciale sur des parties de corps, des corps de personnes et des cadavres. Car en France, le droit n’interdit la cession à titre marchand que de deux types de choses : le corps, parties du corps et dépouilles; les sépultures et tombeaux (pour autant qu’une identification généalogique directe puisse être établie avec une personne vivante). Voilà donc la piste d’une défense juridique du corps au service d’un éventuel défenseur des hosties consacrées. Elle fut signalée par les Hopi et revendiquée par les avocats de Survival. Mais, le 12 avril 2013, la religion d’une petite tribu amérindienne a sans doute moins ému les juges qu’une grande religion de l’Occident n’aurait su le faire.

Les Katsinam sont-ils des objets d’art ?

‘Plus l’objet vaut cher, plus il est sacré !’
M. Gilles Néret-Minet (à France 24, 11 avril 2013)

Un dernier point concerne le statut d’objet d’art revendiqué pour les objets rituels. Fleurissent pour ces objets, depuis maintenant plus de quinze ans, les qualificatifs d’arts premiers, d’art tribal, d’art autochtone, etc. Et l’appétit du marché pour les trésors post-coloniaux est grand. Je voudrais rappeler, après des Himalayas d’études sur le sujet, que la notion d’art, née pour l’Occident durant l’Antiquité puis réinventée à la Renaissance, suppose un ensemble de conditions culturelles, sociales, économiques (culte de l’unicum, statut d’artiste, mécénat) qui fait généralement défaut dans les petites sociétés ‘traditionnelles’ (ou ‘primitives’ comme on disait autrefois). Ces sociétés n’ont généralement pas d’artistes – dans le cadre des productions d’objets rituels et traditionnels s’entend-, bien que le ‘marché’ fasse tout pour forcer les artisans à s’individualiser en signant leurs pièces; leur ‘art’ est le produit collectif de leur esthétique collective. Un ensemble de procédures (le véritable trésor de l’efficacité rituelle de l’objet), strictement contrôlé, permet de réaliser en fonction des besoins les objets religieux nécessaires. Aussi ne produit-on pas de pièce unique; il n’y a pas de notion d’original, encore moins de ‘création’; et l’invention s’apparente plus souvent au blasphème ! Il ne saurait donc y avoir dans ce processus une création esthétique servie par un imaginaire individuel. L’‘art premier’ ou ‘primitif’ est donc essentiellement un label de salle de ventes destiné depuis quinze ans à booster un marché asthmatique, trop longtemps cantonné aux voyageurs sur le retour, aux artistes cherchant l’inspiration, aux passionnés de brocante exotique et autres quidams sympathiques mais désargentés. Cette stratégie commerciale a donné de très bons résultats, avec les effets délétères que l’on sait. Dépourvue du ressort de l’unicum qui fait la rareté de la création artistique, la valeur économique de ces objets rituels est d’abord fondée sur leur difficulté d’obtention (Michel Leiris a admirablement raconté dans l’Afrique fantôme, à quelles dérives éthiques pouvait mener cette quête sordide). Plus les objets sont interdits de commercialisation dans la société d’origine (comme les masques Katsinam), plus ils sont alors particulièrement recherchés par des collectionneurs peu scrupuleux, indifférents aux conditions d’acquisition, indifférents aussi aux plaintes et aux souffrances des populations spoliées.

Les Katsinam ne sont pas des objets, encore moins des objets d’‘arts premiers’. Les Katsinam ne sont pas le produit d’artistes ‘primitifs’ qui les inventeraient (n’en déplaise à Breton); ils ne procèdent pas pour les Hopi des forces de l’imagination, et encore moins de la création esthétique individuelle. Néanmoins il est un point sur lequel collectionneurs et Hopi peuvent sans doute s’accorder, c’est que les Katsinam sont beaux. Lorsqu’ils dansent sur les places de Mashongnovi, Shipawlavi, Oraïbi, Moenkopi, ils font la joie de tous : le paysan attend d’eux la pluie dans ses champs, sa femme attend un enfant, un malade reçoit réconfort et parfois guérison, l’adolescent apprend chants et pas de danse, les enfants reçoivent fruits et bonbons. Je rêve que la nuit, dans l’inquiétante lumière sépulcrale des vitrines ou sur les manteaux de cheminée de collectionneurs cossus et cyniques, les yeux vides de beaux Katsinam se remplissent de larmes.

Illustrations de Katsinam – faites de mémoire – issues des cahiers de terrain de Patrick Perez
Illustrations de Katsinam – faites de mémoire – issues des cahiers de terrain de Patrick Perez
© Patrick Perez


Dans l’ Entretien d’un père avec ses enfants, fragment autobiographique en forme de dialogue, Denis Diderot examine la différence entre le droit et le juste, remarquant que le droit n’est pas toujours au service du juste. D’où cette étrangeté, que ce que nous nommons la justice ne dit pas nécessairement le juste mais simplement le droit. Tant que la France refusera de ratifier la convention UNIDROIT, les biens culturels interdits de commercialisation dans un pays étranger pourront encore être négociés ici, un peu honteusement il est vrai, et dans un grand malaise. Le droit le permet, mais en commettant à chaque fois une injustice dont notre pays ne sort pas grandi.

Toulouse, le 10 septembre 2013.

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